Mardi 31 janvier 2012
2
31
/01
/Jan
/2012
16:19
LA RATEE
Ma pauvre fille, tu as tout raté, tout, même ça tu ne l’as pas réussi. Si ce
n’était pas grotesque, ce serait pathétique, mais ce n’est que grotesque. Je suis un homme ordonné, j’ai besoin d’ordre dans mon travail et dans mes pensées. J’ai toujours fait des listes,
claires, nettes, précises, froides. Voici la liste de tes échecs, elle est instructive et consternante.
Tu as raté l’occasion de ne pas naître, et par là ne pas m’obliger à toutes
ces démarches répugnantes et chronophages.
Tu as raté – en partie je te rassure – ma vie, me contraignant à te
reconnaître – je n’ai jamais fui mes responsabilités, moi !
Tu as raté tous les pâtés de sable que tu as essayé d’ériger, ce
sont les statues qu’on érige et non les pâtés.
Tu as raté, je ne sais combien de fois, le bus pour aller à l’école, et cela
dès la petite maternelle, ne me laissant pas d’autres choix que de t’y emmener en voiture, malgré tout le travail que j’avais.
Tu as raté ta puberté : tes seins n’ont jamais poussé, l’acné t’a laissé
des traces indélébiles, ton nez ne s’est jamais arrêté de pousser.
Tu as raté l’homme de ta vie (en ma personne) alors qu’en dépit de toutes tes
tares, je t’honorais chaque nuit en t’apprenant tout, pour plus tard.
Tu as raté ton Brevet des Collèges, le C.A.P de chaudronnerie que ta mère et
moi t’avions conseillé à ton corps consentant, le trottoir qui nous aurait enrichis.
Tu as raté ta mère ! bien que tu aies eu à maintes reprises tout ce
qu’il fallait pour y arriver – combien je t’ai aidée, encore une fois, dans cette entreprise.
Tu as raté, lorsque tu devenais vraiment trop vieille et dégoûtante, le
bonheur de me donner une petite fille ressemblant à son père.
Tu as raté ta psychothérapie. Tu m’es revenue. Je t’ai chassée avec
délectation. Il était temps que tu t’émancipes.
Tu as raté ta T.S. Preuve en est, dans mes mains, cette lettre d’appel au
secours, posée à côté des plaquettes et tubes de médicaments, sur le bureau de ta chambre d’enfant, où nous avons tant de souvenirs avouables.
Tu as raté ta T.S car – paradoxe – tu l’as réussie. Ce que tu ne voulais pas.
Mais tu t’es ratée dans les dosages.
Ma pauvre fille, tu as tout raté : tu laisses ton père seul et tout
joyeux.